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Féminicides et infanticides au Cameroun : le paradoxe sanglant d’une dénonciation qui semble nourrir le fléau

Alors que les campagnes de sensibilisation se multiplient et que la parole se libère, la société camerounaise fait face à une réalité insoutenable : la courbe des violences extrêmes contre les femmes et les enfants ne faiblit pas, elle s’accentue. Avec quarante femmes tuées depuis janvier 2026, dont six pour la seule semaine écoulée, l’opinion publique s’interroge sur l’efficacité des mécanismes de lutte actuels. Entre sentiment d’impunité, mimétisme criminel et déficit de réponse répressive, le décalage entre la dénonciation et la résurgence du fléau soulève une question fondamentale : et si, au lieu de freiner le crime, la médiatisation de l’horreur finissait par l’alimenter ?

Le constat est aussi glaçant qu’incompréhensible. Dans les rues de Yaoundé, Douala et au-delà, les chiffres qui s’égrènent ressemblent à un bulletin de guerre. Quarante vies fauchées en quelques mois, c’est le bilan d’une nation qui semble perdre pied face à ses propres démons. Ce qui frappe l’observateur averti, c’est cette étrange cohésion, presque une synchronisation macabre, entre l’intensification des discours de condamnation et la multiplication des actes odieux. Il existe aujourd’hui une inadéquation flagrante entre l’énergie déployée pour dénoncer ces crimes et le pic de violence observé sur le terrain. On en vient à se demander si la mise en lumière constante de ces atrocités ne produit pas un effet inverse à celui escompté. Pour certains analystes de la psychologie sociale, la dénonciation massive, bien qu’indispensable, pourrait paradoxalement donner des « idées » à des individus psychologiquement instables ou enclins à la violence. En banalisant visuellement ou textuellement l’acte par la répétition, le crime pourrait perdre de son caractère sacrément interdit pour devenir une option de sortie de crise, une manière de s’affirmer dans l’horreur. C’est la thèse du mimétisme : la dénonciation donnerait à certains l’envie d’essayer, transformant le fait divers en un modèle d’action pour ceux qui ne craignent plus les conséquences.

Au cœur de cette problématique se trouve le facteur de l’impunité. Malgré les actions louables du Ministère de la Promotion de la Femme et de la Famille (Minproff), notamment l’ouverture d’un numéro vert dédié à la dénonciation, l’appareil d’État semble manquer d’armes pour véritablement terrasser le monstre. L’opinion publique pointe du doigt une forme de mollesse institutionnelle. On interpelle désormais le Ministère de la Justice et le Ministère de l’Administration Territoriale pour qu’ils frappent avec la même vigueur qu’ils déploient dans d’autres luttes jugées parfois moins vitales. Une partie importante de la population reste convaincue qu’un signal fort, tel que l’exécution d’un auteur de ces actes, mettrait un terme définitif à cette hémorragie. Car au-delà de la sentence, c’est son exécution et sa médiatisation qui font défaut. Les sanctions prononcées sont-elles réellement à la hauteur du préjudice ? Sont-elles exécutées avec la rigueur nécessaire ? La discrétion qui entoure les suites judiciaires de ces affaires laisse un goût amer de « deux poids, deux mesures ».

Les exemples de ce flou judiciaire abondent et nourrissent la colère sociale. L’on n’a, par exemple, aucune information concrète sur les suites du cas de ce viol présumé d’une fillette de deux ans dans une école primaire privée du quartier Odza. De même, le silence est assourdissant concernant la sentence prononcée contre le meurtrier du bébé Mathys. Pendant ce temps, on voit la mère de ce dernier être sollicitée pour témoigner lors des ateliers ou des séminaires, une démarche qui semble privilégier la forme sur le fond, le témoignage sur la justice. Cet ensemble d’éléments renforce la thèse de l’impunité comme principal vecteur de promotion des infanticides. Pour beaucoup, le crime paie ou, du moins, ne coûte pas assez cher à son auteur pour être dissuasif.

Parallèlement aux explications sociologiques et juridiques, une autre lecture, plus ancrée dans les réalités spirituelles du pays, émerge. Dans certaines églises de réveil, des leaders d’opinion soutiennent que cette montée flagrante de la criminalité, et particulièrement des féminicides, est liée à des pratiques occultes. Un pasteur, ayant requis l’anonymat, évoque la thèse de l’envoûtement collectif. Il pointe notamment du doigt des pratiques négligées, comme la présence de fragments de tissus rouges qui jonchent les rues des zones urbaines, souvent interprétés comme des signes de pactes ou de rituels sacrificiels. Pour ces hommes spirituels, la lutte ne peut être uniquement physique ; elle est aussi métaphysique.

Dans un autre registre, la question des droits de l’homme est également soulevée, non sans une certaine amertume. Une partie de l’opinion estime que ces droits accorderaient une protection excessive aux auteurs d’actes odieux, au détriment des victimes. Cette perception est doublée d’un soupçon de mercantilisme : l’idée que la lutte contre les féminicides serait devenue un « business » selon certains camerounais rencontrés par notre rédaction. A en croire leur thèse, beaucoup d’argent circulerait dans le cadre des activités de sensibilisation, transformant parfois l’action militante en une forme d’entretien du problème plutôt qu’en une recherche de solution. “On soignerait les symptômes parce qu’ils sont lucratifs, sans jamais vouloir éradiquer la maladie” indique Gustave Eyang.

Face à ce tableau sombre, l’urgence est à la législation. La loi sur la lutte contre les féminicides et les infanticides n’est plus une option, c’est une nécessité vitale. Le cadre juridique actuel semble trop généraliste pour répondre à la spécificité et à la cruauté de ces crimes de genre et de sang. Le Parlement camerounais est donc attendu au tournant lors de sa prochaine session. Il ne s’agit plus de faire de grands discours ou d’organiser des séminaires de plus, mais de voter un texte fort, prévoyant des peines exemplaires, une célérité judiciaire accrue et un suivi médiatisé des condamnations. Pour que la dénonciation cesse d’être un simple écho de l’horreur et devienne enfin le prélude à une justice qui protège réellement les plus vulnérables.

Oscar Abessolo

Written by oscar

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