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L’emprunt de la honte : quand les petits signaux révèlent les grosses fragilités budgétaires

Au Cameroun, certains chiffres, loin d’être de simples indicateurs macroéconomiques, se transforment en sentinelles silencieuses de l’état réel des finances publiques. Ils ne brillent pas par leur magnitude, mais par la clarté avec laquelle ils dévoilent les failles sous-jacentes d’une gestion budgétaire sous tension.

L’information, en apparence anodine, que le 4 mai dernier, le Président de la République a paraphé un décret autorisant le ministre de l’Économie à contracter un crédit commercial auprès de la Deutsche Bank d’Espagne, pour un montant précis de 579 498,93 euros (soit environ 373,5 millions de FCFA), destinée à la construction d’un abattoir industriel à Maroua, mérite une analyse approfondie. Car derrière cette somme, modeste à l’échelle des budgets nationaux qui se chiffrent en milliers de milliards, se cache un signal économique et financier d’une gravité considérable.

Un Projet et un Signal Dérangeant

À première vue, financer un projet d’infrastructure de cette enveloppe devrait relever de la gestion courante, de l’investissement programmé et autofinancé. Ce type de dépense ne devrait ni nécessiter un recours systématisé à un crédit commercial extérieur, ni susciter un débat national passionné. Or, le fait même que l’administration publique camerounaise soit contrainte de recourir à un prêt commercial extérieur pour une somme aussi réduite, met brutalement en lumière les tensions auxquelles sont confrontées ses finances publiques. Le véritable problème n’est pas le montant emprunté en soi ; c’est le signal qu’il véhicule.

La Perception des Investisseurs et la Confiance du Marché

Les observateurs de l’économie, qu’ils soient nationaux ou internationaux, ne se contentent pas de consulter les grands agrégats macroéconomiques. Ils scrutent les comportements budgétaires des États, décryptent les choix de financement et évaluent la capacité d’une nation à mobiliser ses propres ressources. Lorsqu’un pays donne l’impression de ne plus pouvoir disposer de l’autofinancement nécessaire, même pour des projets d’envergure limitée, il expose publiquement sa fragilité structurelle et sa dépendance croissante à l’égard de l’endettement. En l’occurrence, un tel emprunt commercial envoie un message peu rassurant : celui d’une trésorerie étatique sous pression, obligée de chercher des financements externes pour des besoins qui devraient être couverts par la gestion interne des fonds publics.

Quelle confiance peut véritablement inspirer une économie où même des investissements de faible portée nécessitent un recours au crédit extérieur ? Quel message est envoyé aux marchés financiers, aux partenaires internationaux et, surtout, aux citoyens eux-mêmes ? Il semblerait que le message soit celui d’un État dont les marges budgétaires se réduisent de manière alarmante, une administration qui fonctionne désormais sous une perfusion constante d’endettement, même pour des besoins relativement modestes.

La banalisation de la dette et le défi de la souveraineté financière

Plus préoccupant encore, cette tendance contribue à une banalisation progressive du recours à la dette comme mode de financement par défaut de l’action publique. Pourtant, aucun État ne peut construire durablement une gouvernance budgétaire saine et une stabilité économique sur une logique d’endettement systématique, particulièrement lorsque celui-ci concerne des montants relativement faibles à l’échelle des finances nationales. Cette affaire vient replacer au centre des priorités la question fondamentale : qu’est-elle devenue la capacité d’autofinancement de l’État camerounais ?

Dans un contexte déjà marqué par une pression croissante de la dette publique, des tensions de trésorerie récurrentes et des difficultés persistantes à mobiliser les recettes internes, le Cameroun devrait, au contraire, œuvrer à renforcer les mécanismes de sa souveraineté financière. Des pistes sérieuses existent. Elles incluent une meilleure priorisation des dépenses publiques, une rationalisation rigoureuse du train de vie de l’État, mais aussi et surtout une stratégie ambitieuse et novatrice de mobilisation de l’épargne nationale. Un emprunt obligataire ouvert aux citoyens camerounais et aux investisseurs locaux, par exemple, aurait non seulement envoyé un signal bien plus cohérent et mobilisateur, mais aurait également renforcé la confiance.

Une alternative mobilisatrice et rassurante

Un tel instrument aurait permis d’associer concrètement les camerounais au financement de leurs propres projets de développement. Il aurait offert une vitrine de la capacité du pays à compter sur ses propres ressources et à mobiliser son épargne intérieure, démontrant ainsi une résilience et une autonomie financière accrues. Au fond, derrière cette enveloppe de 373 millions FCFA, ce n’est pas seulement un mode de financement qui interroge et inquiète. C’est toute la trajectoire budgétaire de l’État camerounais, sa capacité à générer l’autonomie financière nécessaire pour son développement, qui fait aujourd’hui l’objet d’une interrogation légitime.

Oscar Abessolo, source Expression Economique

Written by oscar

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