C’est dans le cadre solennel de l’Hôtel Mont Fébé, fraîchement rénové, que la Commission des Droits de l’Homme du Cameroun (CDHC) a célébré le 16 juin, l’édition 2026 de la Journée de l’Enfant Africain. Placée sous le thème « Garantir l’accès universel à l’eau, à l’assainissement et à l’hygiène pour chaque enfant en Afrique », la cérémonie a pris la forme d’un plaidoyer sans concession prononcé par le Pr James Mouangue Kobila, président de la CDHC, devant un parterre d’autorités gouvernementales, parlementaires, judiciaires, partenaires techniques et financiers, acteurs de la société civile et, surtout, d’enfants venus témoigner.

« Un devoir de mémoire et un appel à l’action »
D’entrée, le président de la CDHC a rappelé la portée historique du 16 juin. « La Journée de l’enfant africain n’est pas une simple commémoration. Elle est un devoir de mémoire et un appel à l’action », a-t-il martelé. Un hommage appuyé a été rendu aux enfants de Soweto qui, le 16 juin 1976, payèrent de leur vie leur exigence d’une éducation équitable. Près de 50 ans plus tard, le combat a changé de visage, « mais il demeure tout aussi urgent », a insisté James Mouangue Kobila.
Pour le président de la CDHC, parler des droits de l’enfant au Cameroun impose aujourd’hui « une humilité absolue » face à « la somme indicible de souffrances, de violences et de cruautés – souvent invisibles, souvent tues, parfois même banalisées ». Infanticides, filicides, drames intrafamiliaux : la Commission dit sa « conscience républicaine profondément heurtée » par la recrudescence de ces « violations barbares » qui frappent au cœur même du foyer, censé être « le premier sanctuaire de protection ».

De 59 à 151 cas : l’alerte chiffrée de la CDHC
Les données livrées par l’Institution nationale des droits de l’homme donnent la mesure du drame. En 2021, la CDHC avait documenté 59 cas de manquements parentaux, maltraitance physique, atteintes au droit à l’éducation, trafic ou exploitation d’enfants et violences sexuelles sur mineurs. Trois ans plus tard, en 2024, ce chiffre a explosé pour atteindre 151 cas.
Face à cette « spirale funeste », la Commission appelle les autorités compétentes à « pratiquer la politique de la tolérance zéro ». Le message est clair : « Briser la vie d’un enfant n’est pas un fait divers, c’est un crime contre l’humanité ». Pour James Mouangue Kobila, seule une « mobilisation générale, gouvernementale, parlementaire, judiciaire et communautaire » permettra que « la peur change de camp » et que « la sacralité de la vie de chaque enfant camerounais soit sanctuarisée ».

L’eau, l’hygiène, l’assainissement : un droit, pas une charité
Le cœur du plaidoyer 2026 portait sur l’accès universel à l’eau, à l’assainissement et à l’hygiène (EHA). Un choix qui s’aligne sur l’agenda de l’Union africaine pour 2026 (« Garantir un accès durable à l’eau et à des systèmes d’assainissement sûrs ») et répond à l’Aspiration 5 de l’Agenda 2040 « Une Afrique digne des enfants » : chaque enfant grandit bien nourri et a accès aux biens essentiels à la vie. Le thème s’inscrit aussi dans les Objectifs de développement durable et rejoint la Stratégie nationale de développement 2020-2030, qui vise 100 % d’accès à l’eau potable en milieu urbain et 85 % en milieu rural.
Citant Antoine de Saint-Exupéry, « l’eau n’est pas nécessaire à la vie, elle est la vie », le président de la CDHC a rappelé que l’EHA n’est « pas une question de charité publique ». C’est « un droit humain fondamental reconnu par les instruments africains et universels », la « pierre angulaire de la dignité, de la santé et de l’éducation ». Au Cameroun, ce droit est adossé au préambule de la Constitution de 1996 (« Toute personne a droit à un environnement sain ») et opérationnalisé par la loi du 14 avril 1998 : « L’eau est un bien du patrimoine commun de la Nation ».

La jurisprudence et les engagements nationaux rappelés
Le plaidoyer s’est appuyé sur la jurisprudence de la Commission africaine des Droits de l’homme et des peuples. Dans l’affaire _Sudan Human Rights Organisation c. Soudan, la Commission a établi que « l’accès à de l’eau salubre et en quantité suffisante est une composante indissociable du droit à la vie et à la dignité ». « Ignorer ce droit, c’est violer le pacte social africain », a prévenu James Mouangue Kobila, reprenant les mots d’António Guterres : « Chaque goutte d’eau propre qui manque est une barrière de plus vers le développement durable et la paix ».
La CDHC salue les efforts publics, dont la Politique nationale de l’eau lancée le 11 avril 2025, qui intègre la résolution 64/292 de l’AGNU sur le droit à l’eau et vise 60 % d’accès à l’assainissement d’ici 2030. Elle reconnaît aussi les instruments sectoriels : Politique nationale d’assainissement liquide, Stratégie nationale d’assainissement liquide de 2011, Lettre de politique sectorielle signée par le Premier ministre.

Les fractures rurales et urbaines qui hypothèquent l’avenir
Malgré ces avancées, « l’accès universel reste un objectif à conquérir ». Le président de la CDHC a décrit une réalité à « géométrie ciblée ». En zones rurales, l’insuffisance d’infrastructures impose aux enfants, surtout aux filles, des « corvées d’eau pénibles » au prix de leur sécurité et de leur scolarité. L’absence de latrines séparées « bafoue l’intimité des adolescentes et compromet leur droit à l’éducation ».
En ville, le paradoxe est tout aussi cruel : extension non planifiée, ghettos d’insalubrité, accès discontinu au réseau. Des enfants s’approvisionnent à des puits contaminés près de latrines défectueuses. Résultat : « des maladies hydriques dont le cycle se répète, d’année en année ».
8 préoccupations majeures identifiées
La CDHC a listé les urgences : accès limité à l’eau potable dans les écoles et centres de santé ; insuffisance d’infrastructures d’assainissement compromettant la dignité des filles ; persistance des maladies hydriques ; barrières accrues en zones d’insécurité ; non-prise en compte du handicap dans les infrastructures ; gestion de l’hygiène menstruelle qui aggrave le décrochage scolaire ; faible sensibilisation à la protection des points d’eau ; manque d’éducation aux bonnes pratiques d’hygiène.
« Nous ne nous adonnons pas à la théorie du Droit »
Face à ces fractures, James Mouangue Kobila a défendu une CDHC de terrain. « Nous ne nous adonnons pas à la théorie du Droit ; nous sommes des acteurs vigilants de la réalisation des Droits humains ». Il a évoqué l’accord-cadre signé le 17 avril 2026 à Maseru avec le Comité africain d’experts sur les Droits et le bien-être de l’enfant pour renforcer la participation des enfants et les mécanismes de redevabilité.
Donner la parole aux enfants
Moment fort de la célébration : la tribune cédée aux enfants. « Ils ne viendront pas réciter des textes appris, ils vont partager leur vécu, avec leurs mots », a promis le président. Soif, honte du manque d’hygiène, barrières aux rêves : la CDHC veut « co-construire des solutions avec eux », car « le jeu et l’épanouissement restent des Droits inaliénables de l’enfance ».
Citant Victor Hugo « Le plus grand produit de la terre, c’est un enfant fort, libre et instruit » James Mouangue Kobila a interrogé : « Comment être fort si l’on est affaibli par les maladies hydriques ? Comment être libre si l’on dépend d’un puits lointain ? ».
Un chantier de justice sociale
Pour la CDHC, garantir l’EHA est « un chantier immense » et « un impératif de justice sociale qui exige le renforcement de la budgétisation sensible aux Droits de l’enfant ». Le message final se veut collectif : « Bâtir un Cameroun digne de ses enfants n’est pas la responsabilité exclusive de l’État, c’est notre épreuve collective ».
« Chaque goutte d’eau potable non distribuée, chaque école privée d’assainissement, et pire encore, chaque agression qu’un enfant subit dans le silence, est une défaillance de notre modèle de société », a conclu le président de la CDHC. Avant de s’adresser directement aux enfants : « Vous êtes des détenteurs de Droits. Vous êtes l’avenir du Cameroun, et nous ne ménagerons aucun effort pour que cet avenir soit sûr, digne et radieux ».
La Commission réaffirme ainsi son engagement à être « un rempart contre l’injustice et la violence » et appelle à rejoindre « le consensus national, africain et universel pour la réalisation des Droits des enfants, car le bien-être des enfants profite à tous ».
Oscar Abessolo


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