Au Cameroun, le titre d'<<Excellence >> semble être devenu, au fil des années, une ponctuation indispensable de la vie publique. Pourtant, derrière ce qui ressemble à une marque de respect se cache une méconnaissance profonde, voire une distorsion volontaire des règles protocolaires. Entre flatterie militante et exigences narcissiques, l’étiquette s’efface au profit d’une inflation de prestige qui frise parfois le ridicule.

Dans le langage diplomatique international et selon les usages protocolaires de la République, le titre d’Excellence n’est pas un attribut universel pour quiconque occupe une fonction de pouvoir. Il est strictement réservé à une catégorie précise de dignitaires. Au premier rang de ceux-ci figurent les chefs d’État et de gouvernement étrangers, ainsi que les ambassadeurs en poste. Sur le plan religieux, le Nonce apostolique, représentant du Pape, en jouit également de plein droit. Au niveau national, ce titre est l’apanage exclusif du Président de la République, chef de l’État.

Cependant, le paysage socio-politique camerounais offre un spectacle bien différent. Le constat est sans appel: une multitude de personnalités s’en voient affublées au quotidien, soit par l’ignorance feinte de leurs interlocuteurs, soit par une volonté délibérée de puissance de la part des bénéficiaires. Dans les couloirs de certains ministères, la réalité est frappante. Des témoignages recueillis auprès de fonctionnaires suggèrent une pression invisible mais réelle: certains ministres exigeraient presque de leurs collaborateurs qu’ils les appellent “Excellence”.
Cet état de fait crée une scission au sein de l’administration. D’un côté, les personnes averties, soucieuses du respect de la hiérarchie et des règles de l’art, s’en tiennent à la formule consacrée : << Monsieur le Ministre >>. De l’autre, la majeure partie du personnel, emportée par un mélange de crainte et d’ignorance, cède à cette surenchère verbale. Ce qui devrait être une exception diplomatique devient une norme administrative erronée.
Le phénomène prend une tournure d’autant plus “alarmante” dans la sphère politique. De nombreux cadres du parti au pouvoir, investis de responsabilités locales ou parlementaires, se laissent bercer par ce titre ronflant sans jamais chercher à rectifier le tir auprès de leurs admirateurs. Au lieu d’éduquer les masses sur les subtilités de l’État, ces personnalités semblent se complaire dans cette déférence injustifiée. Cette ignorance est parfois illustrée de manière embarrassante lors de rencontres avec des délégations étrangères, où le protocole rigoureux de l’invité se heurte à l’improvisation pompeuse de l’hôte camerounais.
Il est pourtant nécessaire de rappeler une vérité qui en surprendra plus d’un : dans l’ordre protocolaire camerounais, même le Premier Ministre, Chef du gouvernement, n’est pas une « Excellence ». On s’adresse à lui en l’appelant << Monsieur le Premier Ministre >>. Si le deuxième personnage de l’exécutif ne bénéficie pas de ce prédicat, comment justifier que des directeurs généraux ou des chefs de partis s’en parent avec autant d’aplomb ?

Fort heureusement, une institution semble encore échapper, pour l’instant, à cette épidémie de grandeur : les mairies. Les magistrats municipaux restent, dans la grande majorité des cas, simplement << Monsieur le Maire ». Ce dernier rempart de la sobriété souligne par contraste l’absurdité de la situation dans les hautes sphères de la capitale.

Au final, cette obsession pour le titre d’Excellence révèle un malaise plus profond. Elle traduit une soif de distinction dans une société où le prestige semble primer sur la fonction. En galvaudant un terme aussi spécifique, on finit par lui ôter tout son sens et, par extension, on fragilise la solennité de l’État. Réhabiliter le bon usage des titres protocolaires n’est pas une simple coquetterie de puriste; c’est un acte de salubrité publique pour une République qui se veut respectueuse de ses propres codes.
Oscar Abessolo

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